Pour en finir avec la «lecture d’images»

Posons quelques éléments de réflexion simples. Lorsque nous avons créé en 2008 le site decryptimages.net s’est posée la question de dénomination et de définition. Plusieurs hypothèses ont été envisagées. Une a été bannie : l’allusion au fait de « lire une image ». Pourquoi ?

 

« Apprendre à voir » est un impératif essentiel dans le monde contemporain, aussi important qu’apprendre à lire. La place du visuel au temps de la production et de la circulation exponentielle des images est centrale dans la culture des jeunes et moins jeunes mais minorée ou marginale dans les enseignements alors qu’elle devrait innerver tous les apprentissages. C’est ce que beaucoup disent en affirmant qu’il faut apprendre à « lire les images », comme on apprend à lire des textes. Le raisonnement se tient et la volonté est louable.

Simplement, cette assertion vertueuse constitue un déni de la nature même des images. Un texte est une suite de signes codés qui ne souffrent pas d’interprétations variées quant à leur signification : voiture sera toujours lu comme voiture. C’est le propre de l’écriture. Après cela, le mot peut susciter des sens et des interprétations variées mais sa lecture est une opération sans alternative.

Pour une image, la réalité est toute autre. Que ce soit une scène de film, un tableau de Watteau ou une case de bande dessinée, la nature même d’image fixe ou mobile fait que l’interprétation ne peut être univoque, ni même d’ailleurs arrêtée. D’autant, plus que le contexte de perception (images premières ou images secondes) change la donne, parfois jusqu’au vertige. Une case de bande dessinée est interprétée d’une certaine manière à une certaine époque par tel type de public en fonction de ce qui l’entoure. Si elle est reproduite sur une toile grand format dans une galerie, c’est déjà autre chose et autre chose encore quand cette toile est vue sur écran dans un clip ou sur poster dans une chambre. Même les images qui se veulent monosémiques à l’instar des lettres (un pictogramme de toilettes ou un panneau routier), peuvent subir des variantes et avoir des interprétations différenciées. Nous savons que suivant les cultures, les couleurs n’ont pas le même sens. Et il existe des variantes nombreuses de ces fameux personnages féminins ou masculins placés sur des portes sans rien dire de ce qu’on fait dans ces lieux.

Alors quand il s’agit de Watteau… qui peut prétendre qu’un de ses tableaux puisse être totalement et avec certitude décodé ? D’autant que sa perception change d’évidence suivant la nature du spectateur, les conditions de perception et l’époque. On ne « lit » pas un Watteau comme on lit un texte. Watteau excède toutes les interprétations possibles. Et un masque dogon complexifie encore la question quand il est extrait de sa fonction première. Parler donc de lecture d’images est mépriser la nature même des images. Ce défaut infantile d’expression vient des sémiologues qui jadis ont cru naïvement pouvoir « enfermer » les images dans les figures de la rhétorique comme si elles étaient un langage. Ils ont certes eu des interprétations heuristiques grâce à cette méthode, mais aussi très parcellaires et parfois au détriment d’une contextualisation au moment de la création ou au moment de sa perception contemporaine (ou dans les évolutions successives entre les deux).

Voilà pourquoi respecter les images consiste à ne pas employer la terminologie très réductrice de « lecture ». Que dire alors ? Les images s’analysent et les images se décryptent, du moins pour ce qui peut y être crypté, codé. Eduquer aux images nécessite donc d’abord de les repérer dans le temps, dans l’espace et dans leur nature même (une carte postale de la Joconde n’est pas la Joconde). Eduquer aux images nécessite ensuite de tenter de les analyser en les décrivant, en les contextualisant et enfin en dégageant un certain nombre d’interprétations qui n’en épuisent pas le sens. Eduquer aux images enfin nécessite d’être en contact avec deux type de processus : les processus techniques (comment sont-elles fabriquées suivant les différents supports ?) ; les processus créatifs (comment sont-elles inventées par le ou les créateurs ? avec quels ressorts et intentions et comment aussi elles « s’échappent »).

Ce sont ces 3 enseignements qui doivent fonder une éducation aux images cruciale aujourd’hui partout sur la planète. Aux images ? Nos réalités contemporaines sont basées en effet, partout sur la planète, sur une ubiquité constante où nous avons une vision directe et une vision indirecte (généralement par écran interposé, mais aussi sur papier). Cela a singulièrement brouillé les repères quand notre culture commune est fondée sur ce que nous ne voyons pas directement, alors qu’autrefois elle était fondée sur ce que nous voyions directement, même par parousie (la présence divine ou royale à travers sa représentation).

Un tel état de fait a complètement brouillé les repères dans une confusion totale. Eduquer, c’est-à-dire offrir des éléments de connaissance et des méthodes d’analyse pour que chaque individu puisse construire sa compréhension libre du monde, éduquer suppose donc d’embrasser très large quand toutes les digues ont sauté. La question n’est donc plus de parler d’art ni d’arts –notion inventée en Europe à la Renaissance et proliférante aujourd’hui par annexion d’autres civilisations et de supports variés—mais de considérer l’ensemble de la production visuelle humaine depuis la Préhistoire jusqu’à aujourd’hui. Donc de faire de l’histoire générale du visuel, qui embrasse aussi bien des objets et monuments que leurs « images », leurs représentations, toutes ces figurations secondes.

Pour résumer ce petit article méthodologique. Apprendre à voir est aussi important qu’apprendre à lire aujourd’hui et il serait temps d’en tirer les conséquences au-delà des bonnes intentions non suivies d’effets ou des querelles de petites chapelles sans intérêt. « Lire les images » est une expression limitative et dangereuse qui doit être bannie car elle méconnaît les spécificités des images (préférons tout simplement « analyser les images »). Enfin, devant notre panorama confus où toutes les époques, toutes les civilisations et origines géographiques et tous les supports sont mélangés, en circulation exponentielle, des repères basiques en histoire générale du visuel sont essentiels partout, complétés, développés par autant d’analyses spécialisées indispensables.

Laurent Gervereau