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Vu d’Égypte

Maha GAD EL HAK, Université du Caire

Le lancer de chaussures sur Bush :
images médiatiques et dessins de presse

« Le dessin est une forme aiguë de journalisme » Jean Sennep

Si une conférence de presse est un événement, elle devient encore plus événementielle lorsqu’elle tourne en incident inattendu, surtout si celui-ci constitue un acte perpétré contre le président de la plus grande puissance mondiale.

Conférence de presse de Georges Bush en Irak le 14 décembre 2008.

Quoi

Pendant les derniers jours de son mandat présidentiel, Bush décide de visiter les troupes américaines en Irak : "visite d'adieu pour améliorer son image", disent les journaux. Or, durant la conférence de presse qui eut lieu le 14 décembre 2008, et alors qu'il parlait d'armes de destruction massive, l'ex-président Bush fut agressé au moyen de chaussures, jetées par un journaliste irakien du nom de Mountazer ElZaïdi.

Cet incident pourrait en rappeler un autre portant sur une autre chaussure, qui fit sensation à l'époque : celle de Nikita Khrouchtchev - le célèbre homme politique soviet - dont il se servit en tapant, sur la tribune de l'ONU pour se faire écouter.

Etant dans l'impossibilité de présenter l'incident dans toute son intégralité, le choix de cette image fixe fut fait. Elle montre parfaitement bien les rapports entre le pouvoir américain, le pouvoir irakien et le peuple irakien (en la personne de Zaïdi).

Les images mobiles durèrent moins qu'une minute, elles peuvent être résumées autour de trois principales actions :

1. Le président Bush est en train de parler, alors que le premier ministre irakien se trouve à ses côtés.

2. Un journaliste se lève et lui jette une chaussure en criant : "C'est le baiser d'adieu, espèce de chien", chaussure que le Président réussit à esquiver. Le journaliste répète la tentative en se servant de son autre chaussure ; le premier ministre irakien tente d'intervenir en levant la main. Cette fois-ci, c'est le drapeau américain qui est touché.

3. Plusieurs hommes entourent le journaliste qui est tombé par terre (il semble que les agents de sécurité aient enfin réagi.) Ceux-ci l'emportent hors de la salle, et on l'entend crier : "A cause de toi, des milliers d'Irakiens sont morts !" Il est important de mentionner le fait que cette dernière séquence ne fut médiatisée qu'une seule fois, lors de la première diffusion du journal télévisé.

Comment

Il serait inutile d'énumérer les mal traitements et sévices des Américains commis dans le monde arabo-musulman (Afghanistan, Irak). Il suffirait de mentionner la prison d'el-Gherib. Toujours est-il que le journaliste irakien voulut se venger...

Et lorsque, par la suite, on demanda au président son avis, il répondit : "Tout ce que je peux dire, c'est que c'était du 10", en ironisant sur la pointure de la chaussure. Manière habituelle des Américains de dépasser la situation en plaisantant afin de minimiser la dimension de l'incident.

Puis il ajouta : "Je ne me sens pas insulté, je n'en veux pas au gouvernement, je ne crois pas que la presse irakienne est si terrible. Ce gars voulait passer à la télé et a réussi. Je ne sais pas quel est son problème." Propos qui montrent bien le sentiment de non-responsabilité que Bush désire diffuser dans les médias, la réaction de Zaïdi étant ainsi limitée a une action incompréhensible, expliquée par le simple désir d'être visionné à la télé. Images chocs qui furent rediffusées sur toutes les télévisions du monde ainsi que sur les téléphones portables, entraînant des réactions très contrastées, allant de la stupeur ou de l'incrédulité jusqu'à la joie dans certains pays.

Les réactions dans le monde arabe furent variées, les organisations non-gouvernementales s'empressèrent de se poser comme défenseurs de Zaïdi en affirmant la nécessité de respecter des droits de l'homme. Au niveau populaire, de nombreuses manifestations eurent lieu dans les rues arabes, défendant toutes le journaliste qui semble être devenu un héros national, voire régional.

Dans les médias occidentaux, de nombreux commentaires paraissent, celui de la spécificité du lancer de chaussures dans la culture arabe étant le plus fréquemment véhiculé : "Il s'agit là de la plus grande insulte, dans la mentalité arabe", comme si dans une autre culture, cela ne l'était pas !

Cet événement a donné lieu à une multitude d'articles, d'images et de dessins de presse. Des jeux vidéo furent créés tels que Sock and awe, Can you throw a shoe to Bush, jeux qui eurent un grand succès en Iran, paraît-il. De même, Bush Matrix, qui présente un Bush portant le célèbre manteau du héros du film Matrix, ce qui lui permet de faire des sauts harmonieux et de simuler les gestes adroits du héros pour éviter les coups. Jeu qui met en relief l'adresse du président américain.

Un grand nombre d'images vit le jour pendant la semaine suivant l'événement. Dans cette étude, on ne s'intéressera qu'aux dessins de presse comme exemples illustratifs.

Lancer de chaussures et liberté d'expression

Cam in Ottawa Citizen (le 16 décembre 2008).

Cet amusant dessin du Canadien Cam met en scène le président américain à l'abri de la tribune, alors que toutes sortes de chaussures, de formes et de couleurs diverses, sont lancées vers lui ; penché, il s'adresse au lecteur : "Vous voyez ! La liberté d'expression se porte parfaitement bien en Irak", rappelant un des buts avancés par lui dans la guerre en Irak. L'état de non-démocratie étant un des prétextes de la présence américaine dans le pays : Cam ironise ici en montrant Bush qui saisit l'occasion pour tourner l'incident négatif (le lancer) en preuve d'une situation positive (démocratie et liberté d'expression).

La légende est mise en bas de la tribune, formant une ligne horizontale (s'opposant à celles de la tribune)

Bush : l’arroseur arrosé !

Boligan in EL Universal (18 décembre 2008)

Ici, le président apparaît derrière une tribune qui ressemble à une tour ; cette similitude se trouve confirmée chez le lecteur lorsque ce dernier réalise que la tribune porte l'initiale W (World Trade Center) ; la chaussure, elle, n'est pas lancée comme dans la conférence de presse, mais elle traverse la tribune-tour pour s'y écraser, laissant dégager une intense fumée. La contraction des deux "attentats" contre les USA en une seule forme garantit ici leur équivalence. Ainsi, le parallélisme des deux incidents est clairement perçu par le récepteur : le lancer des chaussures sur le président Bush équivaut à l'événement du 11 septembre.

Le dessin du Mexicain Boligan est, en grande partie, colorié dans des nuances grises. Seule exception : la lettre W entourée de rouge connotant ici le sang. Le Président, représenté avec des oreilles pointues qui nous rappellent celles du rat, regarde la fumée avec peur. Il fait également penser aux personnages mi-humains, mi-animaux qui se trouvaient dans les tableaux du Moyen-âge représentant le jugement dernier. Bush est terrifié et inspire la terreur. Une coïncidence ? Ou le dessinateur veut-il dire par là que l'Amérique est à la fois responsable et victime des maux dont souffre le monde d'aujourd'hui ?

Texte et Image à l’assaut du président

Lacroix in Le Quotidien (16 décembre 2008).

L'image est largement coloriée, elle présente plusieurs points importants : on y voit un buste portant une veste bleue, une chemise blanche et une cravate tricolore (couleurs du drapeau américain). Ce buste se trouve derrière une tribune qu'il tient fortement des deux mains. Sur le devant de la tribune figure l'aigle qui a une branche d'olivier (symbole de la paix) et une volée de flèches (symbole de la guerre) : c'est l'emblème du président des USA. Un soulier bleu est lancé. Et en guise de tête, on voit un pied.

Le drapeau tricolore de l'Irak – rouge, blanc, noir – est là pour situer l'espace et l'incident. Lacroix avancerait-il aussi le fait en plaçant Bush/l'Amérique à une place centrale dans le drapeau et connoter par là qu'il s'est substitué au pouvoir irakien ?

Dès le premier abord, le lecteur-spectateur réalise qu'il est en présence d'un dessin où le texte joue un rôle essentiel. Il comporte d'ailleurs deux typographies de tailles différentes. La première qui se trouve en haut de la page, est de format plus petit et s'étale de manière linéaire. On y lit : "Il se demande bien pourquoi...". La seconde, "on me "pitch" des souliers !" est de format plus grand. À la place de la traditionnelle forme circulaire de la bulle, il y a un carré qui sied parfaitement avec la forme carrée de la tribune qui se trouve en dessous. La première phrase qui fonctionne comme un récit est celle du dessinateur ; elle comporte des points de suspension dénotant qu'il y a une continuité de la phrase, ce que l'on voit à travers la seconde (discours de Bush). Celle-ci ne commence pas par une majuscule (preuve que c'est la suite de la première phrase). Le texte s'attarde donc sur l'incompréhension et l'incrédulité de Bush qui se demande si on lui "pitch" des souliers, terme qui signifie "lance" et qui rime avec "speech" (discours). Il ne comprend pas, il est bête. Cela rappelle une des séquences du film de Michael Moore Fahrenheit 9/11(2004) où le Président est montré dans une classe d'enfants, après qu'on lui ait annoncé les attentats du 11 septembre : incrédule et perplexe, il tient le livre de conte à l'envers. D'ailleurs, Lacroix montre concrètement sa bêtise puisque le lecteur voit un pied à la place de la tête, représentation graphique de la fameuse expression "bête comme ses pieds". Texte et image sont imbriqués et se complètent dans une parfaite harmonie.

La Chaussure-bombe

Pessin in Le Monde (19 décembre 2008).

L'image de Pessin présente un avion des USA, s'étendant sur un espace horizontal, volant de droite à gauche, et larguant des chaussures. Dans toute image occidentale, le mouvement de droite à gauche signifie le recul.

Le dessin fait allusion ici à une autre image, célèbre dans la mentalité occidentale, celle de la riposte américaine après l'attaque japonaise de Pearl Harbour : le bombardement des deux villes nippones de Hiroshima et Nagasaki. L'avion lache des souliers à lacets à la place des bombes. Ici, le dessinateur français choisit des souliers pour insister sur le déclin de l'Amérique sous Bush, qu'il tourne en dérision. Période de décadence qui explique le sens de direction de l'avion.

Le Tout pour la partie

Gomaa in Ahram Weekly (20-28 décembre 2008).

Gomaa est un dessinateur engagé (de tendance de gauche) qui anime par ailleurs une émission télévisée. Il présente et commente chaque semaine des caricatures de la presse internationale, portant sur l'actualité.

L'image montrée ici est une représentation de la conférence de presse à quelques exceptions près. Rien dans le dessin n'indique que le Président a esquivé les chaussures, on a l'impression qu'il va les avoir à la figure. Il lève les mains comme pour se rendre (signe de faiblesse). La tête du journaliste est substituée à un globe terrestre : c'est le monde entier qui lance sur Bush des chaussures. Remarque importante : le monde porte des lunettes lui permettant de voir clair. D'acte individuel, l'incident se transforme en un geste mondial, signe de l'échec "global" du président américain.

Le dessinateur a choisi de présenter en noir le lanceur, le président ainsi que les chaussures. Le reste du dessin-le public- n'est représenté qu'à travers des traits non coloriés : c'est autour des premiers "personnages" que s'est jouée l'action.

Bush, un président !

Fathi in Ahram Weekly (20-28 décembre 2008).

Le dessin ci-dessus présente deux chaussures lancées, l'une à l'envers, l'autre à l'endroit. La première semble de couleur plus foncée que la seconde. Les deux s'opposent, elles sont lancées- mais sans qu'on ne voit le lanceur- vers un personnage à la physionomie désagréable- qui, à vrai dire, ne ressemble pas au Président : ce personnage est montré sans la tribune, il semble accroché au mur par un clou, les mains levées, les yeux baissés. En position de faiblesse ? Non, on dirait plutôt un pantin. Par cette représentation expressive mais épurée, formée de peu de lignes, Fathi résume en quelque sorte son point de vue : Bush n'étant qu'un pantin, le geste du journaliste est "du coup" neutralisé (ce qui explique l'absence d'El Zaïdi). Une évaluation négative donc des deux antagonistes.

Chaussure = Liberté


Fahmy in Chaussures sporadiques, éditions Al-Farouk, 2009, p.17

Caricaturiste au quotidien Al Akhbar, organe de presse du gouvernement égyptien, Fahmy y présente chaque jour un dessin. Sur cet incident, il publiera un livre, intitulé Chaussures sporadiques (éditions Al-Farouk, 2009, p.17), comportant 36 dessins, dont la plupart sont "construits" sur des jeux de mots. Dans un des dessins les plus réussis, apparaît un important lieu de mémoire américain : la statue de la liberté, on voit se profiler au loin des gratte-ciel, un autre symbole des USA. À une exception près : au lieu de porter une flamme, elle porte une chaussure, celle-ci équivaut ici au signe de la liberté.

Zaidi a été condamné pour un an de prison pour agression contre un chef d'Etat en visite officielle ; il n'en fit que neuf mois : on le fit sortir pour bonne conduite. Il vit aujourd'hui en Suisse. Mais le parcours de Bush qui n'avait rien de glorieux est à jamais entaché par cet incident.

Bush sortant - Obama président

Chappatte in Le Temps (22 janvier 2009).

Il fut remplacé par Obama dont l'investiture commença le 20 janvier 2009 et dont le monde attend beaucoup. D'ailleurs, il fut élu en raison de cette différence : il est diamétralement opposé à Bush, comme le montre ce dessin du Suisse Chappatte qui les présentent comme deux contraires (physionomie, taille, position, costumes…), le président sortant lui lègue un monde fragile, traversé par de multiples crises...

Discours d'Obama à l'Université du Caire, le 3 juin 2009.

La visite d'Obama en Égypte qui eut comme point fort son discours à l'Université du Caire, et qui fut largement médiatisé – d'autant plus qu'il était adressé au monde arabo-islamique – avait pour but essentiel d'effacer l'image d'un président américain faible, souillée en Iraq et de la remplacer par celle d'un autre fort, soucieux d'établir de nouveaux rapports USA/monde arabo-musulman. Mais arriverait-il à faire disparaitre une image aussi fortement ancrée chez les récepteurs ?

 

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