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Foot alibi

par François Robinet, professeur agrégé d’histoire, doctorant à l’Université de Versailles-Saint-Quentin en Yvelines.
En partenariat avec l’INA.
retrouver ce média sur www.ina.fr

QUOI

Dans cette séquence d'une durée d'un peu plus de 9 minutes, l'animateur et producteur de télévision Thierry Ardisson (1)  interviewe le footballeur Claude Makelele à propos de son engagement aux côtés d'Amnesty international pour lutter contre le trafic d'armes. Diffusée le samedi 11 octobre 2003 sur France 2 dans l'émission Tout le monde en parle (2), cette séquence réalisée par Serge Khalfon met également en scène l'acteur Richard Bohringer ainsi que Laurent Baffie qui coanime l'émission avec Thierry Ardisson.

COMMENT

Deux constats nous ont incités à vouloir proposer une analyse poussée de cette séquence. Tout d'abord, il nous a semblé que Tout le monde en parle incarnait bien la réussite des talk show (3) dans les années 1990-2000 (4). Diffusée sur France 2 du 5 septembre 1998 au 8 juillet 2006, produite par Catherine Barma et Thierry Ardisson, cette émission d'une durée de 180 minutes a su attirer pendant 8 ans des stars de tous les horizons et conserver des niveaux d'audience élevés (5). En effet, l'ancien présentateur de Lunettes noires pour nuits blanches (1988-1990), Double jeu (1991-1992) ou Paris dernière (1995-1997) reçoit chaque samedi sur son plateau plusieurs personnalités, hommes politiques, chanteurs, écrivains ou comédiens qui viennent souvent faire leur promotion sur le ton de la confidence, de l'authenticité tout en n'hésitant pas à dévoiler une partie de leur vie privée. Cette formule vouée à un grand succès (On ne peut pas plaire à tout le monde, Vivement dimanche, On n'est pas couché, Le Grand Journal) fait  également la part belle aux sportifs puisque David Douillet, Cédric Pioline, Henri Leconte, Fabien Galthié ou Christophe Dominici se succèderont entre autre sur le plateau de Tout le monde en parle.

Cette émission et cette séquence doivent donc également pouvoir permettre de questionner plus en profondeur les liens existant entre le sport et les médias (6) et plus spécifiquement entre le football et la télévision.  Si la télévision est pour le football une source de diffusion, de promotion et de ressources financières, le foot est pour la télévision le « sport roi » capable d'apporter de l'émotion, du spectacle et de l'audience via la diffusion des rencontres et des compétitions. Bien qu'ancienne (7), la présence des joueurs de football dans les médias s'accroît dans les années 80 et 90 du fait de leur starisation. En effet, depuis les années 80, la rivalité croissante entre les chaînes françaises a fait exploser les droits de retransmission (8) et par conséquent les salaires de joueurs qui sont devenus de véritables vedettes prêtant leur image à de nombreuses grandes marques. La victoire de l'équipe de France lors de la Coupe du monde 1998 en France a encore renforcé la célébrité et la popularité des joueurs de l'équipe de France qui sont devenus de véritables stars capables de générer des niveaux d'audience élevés pour les producteurs d'émission de télévision. Ainsi, Thierry Ardisson reçoit à plusieurs reprises Eric Cantona mais également David Ginola, Youri Djorkaeff, Marcel Dessailly ou encore Didier Deschamps.

Fort de ce double constat de la réussite des émissions de talk show et d'un accroissement de la présence médiatique des sportifs, la séquence choisie doit permettre de questionner le rôle joué par les sportifs à la télévision mais aussi de décrypter les règles de fonctionnement de ce type d'émission télévisée.

NOTRE ANALYSE

Deux principaux axes d'analyse ont pu être dégagés : nous avons d'abord là un exemple de confusion des genres avec un sportif qui se retrouve dans une émission de divertissement pour défendre une cause politique qu'il a bien du mal à présenter. Ensuite, cette séquence permet de décrypter les singularités de l'émission Tout le monde en parle, singularités qui contribuent à en faire le prototype des émissions de talk show des années 2000.

Makelele : un sportif dans une émission de divertissement pour défendre une cause politique.

Cette séquence questionne donc la place occupée par les sportifs et plus spécifiquement par les footballeurs à la télévision. L'entrée sur le plateau de Makelele se fait comme pour tous les invités depuis les coulisses, en musique et sous les applaudissements (une entrée d'artiste !) et d'emblée Thierry Ardisson précise qu'avant de parler de sa carrière sportive, il souhaite évoquer son engagement aux côtés d'Amnesty International pour la signature d'un traité sur le commerce des armes. Le footballeur est donc invité en dehors de tout événement sportif, pour son engagement humanitaire avec une mise en scène qui lui confère un statut de star. Cependant au fur et à mesure de l'émission, l'interview mélange les genres et le motif de l'invitation tend à disparaître. En effet, une première partie de l'interview porte sur sa vie privée, ses origines congolaises et ses liens avec l'ancien dictateur du Zaïre Mobutu ; peu disert, Claude Makelele laisse Thierry Ardisson enchaîner les questions (et parfois les réponses) et sous-entendre qu'il entretenait de très bonnes relations avec le dictateur au point que celui-ci lui aurait même offert des diamants. Après cette entrée en matière peu flatteuse, l'engagement de Makelele contre la vente d'armes est évoqué mais celui-ci semble peu à l'aise dans ce qui tourne à l'exercice de promotion (incrustation d'une affiche, site internet, présentation du t-shirt de la campagne...). Enfin, dans un troisième temps, la carrière du footballeur est abordée à travers ses différents clubs, son échec lors de la Coupe du Monde en Corée en 2002 (Thierry Ardisson sous-entend que la proximité de l'hôtel de l'équipe de France avec une boite de nuit n'y est pas pour rien) et ses revenus astronomiques (T. Ardisson interroge : « c'est vrai que vous avez 500 000 balles par semaine ? » et Baffie de rajouter « rien que pour les filles et les cigarettes »).

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Deux interprétations peuvent être tirées de ce premier axe d'analyse. Premièrement, nous avons là un extrait qui reflète une tendance forte du lien entre sport et télévision dans les années 90-2000. En effet, dès les années 80, les sportifs et en particulier les footballeurs sont de plus en plus médiatisés (9). Au delà de leurs exploits sportifs, cette médiatisation peut prendre des formes diverses : en fonction de leur niveau de notoriété, les footballeurs se retrouvent supports de publicité (Barthez pour McDonald's, Zidane pour Generali), consultants pour la radio ou la TV (Bixente Lizarazu pour TF1 ou Christophe Dugarry pour Canal +), candidats à des émissions de téléréalité (Pascal Olmetta à La Ferme célébrité), invités dans des émissions de variétés ou comme ici dans des talk shows. Leur médiatisation ne résulte plus seulement de leur performance mais d'un statut de star. Claude Makelele a ici le profil d'une vedette dans la mesure où c'est un joueur de l'équipe de France qui est parvenu à s'imposer dans deux des plus grands clubs étrangers (arrivée au real de Madrid en 2000 puis transfert à Chelsea en  2003) et qui de plus, comme d'autres avant lui (Zidane est par exemple ambassadeur du Programme des Nations Unies pour le Développement depuis 2001), est porteur d'un engagement politique. La célébrité des footballeurs assure ainsi à la télévision un certain niveau d'audience alors que pour les footballeurs, la médiatisation est un moyen de construire leur image (10) et de renforcer encore leur notoriété.

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Cependant, et c'est là notre seconde interprétation, cette séquence ne permet pas vraiment à Makelele de présenter les raisons et les objectifs de son engagement. En effet, les nombreuses insinuations d'Ardisson contribuent finalement à imposer une image assez négative du footballeur (un sportif intéressé par l'argent et les femmes, qui a sympathisé avec Mobutu et dont les résultats sportifs n'ont pas toujours été à la hauteur) ce qui brouille ici le message politique. En outre, on peut remarquer que contrairement à certains footballeurs qui maîtrisent l'art de la communication, Claude Makelele ne semble pas très à l'aise sur les plateaux de télévision d'autant que Thierry Ardisson ne lui laisse pas vraiment le temps de développer ses réponses. Le contenu politique de l'engagement de Makelele est donc ici sacrifié au profit du spectacle et du mélange des genres.

Tout le monde en parle : une émission singulière, prototype des talk shows des années 2000

Cette séquence met aussi en valeur les principaux aspects du dispositif proposé par l'émission de Thierry Ardisson. Ce dispositif repose tout d'abord, sur un casting : il s'agit d'inviter des personnalités d'horizons divers issues de la sphère politique, artistique, médiatique ou sportive à partager le même plateau. Ce soir là, Claude Makelele se retrouve aux côtés de Richard Bohringer venu faire la promotion de son spectacle concert Looking for Richard, de Christophe Lambert qui assure quant à lui la promotion du film Janis et John ou encore de la princesse Diane de France. Les invités sont interviewés les uns après les autres sachant qu'une fois l'interview terminée, ils restent sur le plateau et peuvent intervenir à tout moment comme Richard Bohringer le fait à plusieurs reprises. L'émission repose ensuite sur une mise en scène et un décor bien spécifique : Claude Makelele et les autres invités sont disposés autour de deux pupitres qui forment un triangle avec un troisième sur lequel officie Thierry Ardisson. Autour des invités, un public de jeunes gens prend place dans un décor marqué par la présence de colonnes à l'antique et de tentures mises en valeur par des éclairages bleutés. En outre, l'animateur joue ici un rôle fondamental. Systématiquement  habillé en noir, n'hésitant pas à dévoiler les ficelles de son émissions (fiches ostensiblement mises en valeur ; clavier pour demander les applaudissements au public ou déclencher la musique...), il pose les questions au rythme des interviews et des séquences rituelles de l'émission (l'interview à thème ; le blind test...), souvent sur un ton provoquant et sous-entend régulièrement les réponses aidé en cela par Laurent Baffie qui joue ici le rôle d'amuseur public. Enfin, le dernier élément fondamental du dispositif mis en place est le montage. Donnant l'impression du direct, celle émission résulte en fait de plusieurs heures d'enregistrement qui ont ensuite fait l'objet d'un montage opéré par Thierry Ardisson et le réalisateur Serge Khalfon. Ces derniers sélectionnent bien sûr les moments forts de l'émission et l'alternance rapide des plans (en général un plan dure entre 5 et 10 secondes) rythme l'émission. Le cadrage se veut original puisqu'on propose dès le départ un plan des coulisses et que de nombreux plans obliques (qui donnent parfois à voir les invités avec à côté d'eux l'image de Makelele dans un écran TV disposé sur le plateau) alternent avec des gros plans ou des plans rapprochés poitrine plus classiques.

Si Tout le monde en parle n'est pas la première émission de talk show (Nulle part ailleurs fut créée par Alain de Greef dès 1987), nombreuses sont les recettes utilisées ici qui seront reprises par d'autres émissions comme On a tout essayé ou On n'est pas couché présentées par Laurent Ruquier mais également produites par Catherine Barma et réalisées par Serge Khalfon. Ces émissions contribuent notamment à l'essor de l'infotainment (11) , à la médiatisation de la vie privée des personnalités et à la peopolisation de la vie politique (12). En effet, sur leurs plateaux, l'information est traitée de manière divertissante voire humoristique. Les personnalités invités sont issues d'univers très différents et sont amenés à s'exprimer sur des sujets tout aussi divers y compris sur leur vie privée. Les hommes politiques soucieux de leur image et désireux de renforcer leur notoriété trouvent là une alternative aux émissions politiques qui sont sur le déclin dès les années 90.

La confusion des genres pour le spectacle

En définitive, ces quelques minutes de télévision incarnent bien la médiatisation croissante des sportifs et des footballeurs depuis les années 80. Cette médiatisation s'appuie en partie sur les émissions de divertissement et les talk shows qui profitent en retour de la célébrité des sportifs pour accroitre leurs niveaux d'audience.  Ces émissions ont depuis quelques années été à l'origine de certaines mutations dans le paysage télévisuel avec par exemple la mise en place de nouvelle formes de mise en spectacle (succès du Grand Journal), l'essor de la provocation (médiatisation du polémiste Eric Zemmour) ou encore la peopolisation de la vie politique au point qu'aujourd'hui elles sont un passage obligées pour quiconque souhaite mettre en scène son image et donc en premier lieu pour les hommes politiques qui doivent les intégrer dans leurs stratégies politiques. Il faudrait ainsi s'interroger sur les effets de ces émissions sur les discours produits et sur la cohérence des discours véhiculées par les animateurs (13) ; en effet, se donnant pour mission d'informer sans tabou tout en divertissant, leur parole fait souvent évangile dans leurs émissions alors que celle de ses invités est le plus souvent désacralisée voire décrédibilisée.

Notes

(1) Sur Thierry Ardisson : voir notamment : Philippe Riutort, Pierre Leroux, « La consécration de l'animateur. Appréciation d'un métier et affirmation d'une position : les métamorphoses de Thierry Ardisson », Réseaux, n° 139, pp. 219-248.

(2) L'émission a été diffusée en troisième partie de soirée et a débuté à 23 h 24.

(3) D'inspiration américaine, il s'agit d'émissions de radio ou de télévision centrées sur un débat entre un animateur et une ou plusieurs personnalités.

(4) Daniel Schneidermann, pourtant très critique vis à vis de cette émission estime même en 2006 : « Tout le monde en parle, émission chatoyante, multifacette, polysémique, avec son lot d'inventions, de fulgurance, de malaise et de perversité, est bien une œuvre audiovisuelle majeure de la décennie écoulée, et mérite d'être analysée comme telle ». D.Schneidermann, « Paysage de l'après-Ardisson », Libération, 29 septembre 2006.

(5) Une audience légèrement supérieure à 30% des parts de marché pour l'émission du 11 octobre 2003.

(6) Pour un bon état des lieux des relations entre sports et médias : Le Temps des Médias, Cécile Méadel et Patrick Clastres (dir.), n°9, 2008.

(7) Sur l'évolution de la médiatisation des sportifs : Patrick Mignon, « Les deux performances : ce que les médias ont fait des sportifs », in Le Temps des Médias Cécile Méadel et Patrick Clastres (dir.), n°9, 2008, pp.149-164.

(8) Voir à ce sujet Merryl-Claude Moneghetti, « le sport » in L'Echo du Siècle, Dictionnaire historique de la radio et de la télévision en France, Jean Noël Jeanneney (dir.), Paris, Hachette littératures, 1999, pp 601-607.

(9) Sur la relative ancienneté de la présence des sportifs dans les médias, l'essor des célébrités sportives à partir des années 80 et la diversité des formes que prend leur présence dans les médias : Patrick Mignon, op.cit.

(10) L'engagement politique ou humanitaire de nombreux sportifs peut d'ailleurs constituer une bonne stratégie de construction et de mise en scène de leur image.

(11) Voir Christian Delporte, La France dans les yeux. Une histoire de la communication politique de 1930 à nos jours, Paris, Flammarion, 2007, 490 p. Ainsi que « La politique saisie par le divertissement », Réseaux, n°118, Paris, Hermès Sciences, 2003.

(12) Sur l'évolution et les différentes formes de la peopolisation : Christian Delporte, « Quand la peopolisation des hommes politiques a-t-elle commencé ? Le cas français », Le Temps des Médias, n°10, printemps 2008, pp.27-52.

(13) Une première tentative d'analyse est proposée sur les valeurs véhiculées par T. Ardisson dans l'ouvrage : Jean Birnbaum, Raphaël Chevènement, La face visible de l'homme en noir, Paris, Stock, 2006, 200 p.

Bibliographie indicative

Jean-Pierre BACOT, Gérard DEREZE (dir.), Sport et médias, Réseaux, n°23, 1993, 188 p.

Jean BIRNBAUM, Raphaël CHEVENEMENT, La face visible de l'homme en noir, Paris, Stock, 2006, 200 p.

Valérie BONNET, Robert BOURE (dir.), Sport et médias, Toulouse, Presse du Mirail, 2007, 218 p.

Christian DELPORTE, « Quand la peopolisation des hommes politiques a-t-elle commencé ? Le cas français », Le Temps des Médias, n°10, printemps 2008, pp.27-52.

Pascal DURET, Philippe TETART, « Des héros nationaux aux stars : les champions de l'après-guerre à nos jours », in Histoire du sport en France, Philippe TETART (dir.), Paris, Vuibert, 2007, pp. 337-368.

Pierre GABASTON et Bernard LECONTE (dir.), Sports et télévision: regards croisés, Paris/Montréal, L'Harmattan, 2000, 489 p.

David P.MARSHALL, Celebrity and power: fame in contemporary culture, Université of Minnesota Press, 1997, 312 p.

Eric MAITROT, « Sport et télévision » (1948-1980) in La Grande aventure du petit écran,  Jérome BOURDON (dir.), Paris, BDIC, 1997, 320 p.

Patrick MIGNON, « Les deux performances : ce que les médias ont fait des sportifs », in Le Temps des Médias Cécile Méadel et Patrick Clastres (dir.), n°9, 2008, pp.149-164.

Merryl-Claude MONEGHETTI, « le sport », L'Echo du Siècle, Dictionnaire historique de la radio et de la télévision en France, Jean Noël Jeanneney (dir.), Paris, Hachette littératures, 1999, pp 601-607.

Raymond THOMAS, Le sport et les médias, Paris, Vogot, 1993, 106 p.

Philippe RIUTORT, Pierre LEROUX, « La consécration de l'animateur. Appréciation d'un métier et affirmation d'une position : les métamorphoses de Thierry Ardisson », Réseaux, n° 139, pp. 219-248.

Laurent VERAY, Pierre SIMONET, Montrer le sport : photographie, cinéma, télévision, Paris, INSEP, 2000, 359 p.

Georges VIGARELLO, Passion sport. Histoire d'une culture, Textuel, 2000, 191 p.

Georges VIGARELLO, Du jeu ancien au show sportif, la naissance d'un mythe, Paris, Le Seuil, 2002, 233 p.

 

Un absent très présent : De Gaulle

Par François Robinet, professeur agrégé d'histoire, doctorant à l'Université de Versailles-Saint-Quentin en Yvelines.
En partenariat avec l'INA.
retrouver ce média sur www.ina.fr

 

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QUOI

Les sujets sélectionnés sont deux sujets couvrant le voyage privé effectué par le Général de Gaulle en Irlande du 10 mai au 19 juin 1969 alors que la campagne électorale visant à lui donner un successeur bat son plein. Ces sujets muets sont extraits des journaux télévisés de 20 h des 13 et 30 mai 1969.

Le premier, d'une durée d'1 mn 47 relate les premiers jours du séjour du Général alors qu'il descend à l'hôtel d'Heron Cove près du village de Sneem  dans le Kerry.  Il a été tourné en noir et blanc par Christian Bernardac, produit par l'Office de radiodiffusion-télévision française et consiste en une succession de plans présentant la nature irlandaise, les policiers affectés à la sécurité du couple présidentiel et plus rarement le couple présidentiel lui même notamment lors de la célèbre promenade effectuée sur la plage de Derrynane immortalisée par Hubert le Campion (SIPA).  Relativement proche dans sa manière d'articuler des plans de la nature irlandaise, des policiers et parfois du couple présidentiel, le second sujet d'une durée de 2 mn 03 a également été diffusé sur la 1ère chaine dans le journal télévisé de 20 h du 30 mai 1969; il couvre un deuxième temps du voyage du Général qui a partir du 23 mai séjourne à Cashel Bay dans le Connemara.

Le choix de ces sujets résulte d'un triple constat. Tout d'abord, ils nous présentent un épisode encore relativement mal connu  de l'histoire de De Gaulle par les Français. Par ailleurs, contrairement à certains discours et à certaines conférences de presse restées célèbres du fondateur de la Cinquième République, ces images n'ont été que peu reprises depuis 1969. Enfin, l'originalité de ces sujets vient également du fait que le voyage de cet homme qui s'est imposé par le son et par l'image est ici paradoxalement présenté aux Français dans deux sujets muets aux images lointaines et de mauvaise qualité.

Images pauvres, images « volées »

Le sujet du 13 mai 1969 est construit en deux parties. La première propose des images du contexte dans lequel s'effectue le séjour de Gaulle. Sont donnés à voir aux téléspectateurs, différents plans de la nature irlandaise (torrent, route, arbre en fleur, vue panoramique du village de Sneem) puis différents plans des policiers et des nombreux journalistes qui font le siège devant les grilles de l'hôtel d'Heron's Cove ou descend le couple De Gaulle. La seconde partie  présente quelques images volées lors d'une sortie du couple présidentiel accompagné de deux policiers en civil et de l'aide de camp du Général François Flohic : un plan très court d'Yvonne et Charles De Gaulle (avec canne et trench-coat) sur la plage, une vue générale du couple en train de regagner sa voiture alors que les journalistes se bousculent tout autour, plusieurs plans du couple dans sa voiture et quelques images de la poursuite. Le reportage s'achève par un plan de l'arrière de la voiture présidentielle.

Le muet du 30 mai 1969 se compose quant à lui de trois parties distinctes. La première propose différents plans de la nature irlandaise et du lac du Connemara et se conclut par un zoom avant sur la demeure où réside De Gaulle à travers les grilles de celle-ci. Puis le journaliste est parvenu à prendre quelques plans d'une sortie du couple. On voit De Gaulle de dos à l'intérieur de la voiture, des plans éloignés de la promenade du couple (De Gaulle cette fois-ci en costume et toujours avec sa canne) accompagné de son aide de camp sur une route qui s'étend à perte de vue avec quelques zooms. Ces rares plans de De Gaulle alternent avec des plans de la faune (un long plan sur une mouette, des chevaux, un mouton...) et de l'environnement naturel. Enfin, la séquence s'achève comme elle avait commencé avec le retour de la voiture et un long zoom arrière de la demeure pris à travers les grilles de celle-ci.

Les points communs entre les deux sujets sont donc nombreux : rareté et médiocrité des images de De Gaulle captée de loin ou lorsqu'il est dans sa voiture, temps important consacré aux plans montrant le contexte (la nature, la faune, les journalistes, les policiers), images des deux demeures avec dans les deux cas un ou plusieurs plans sur les grilles.

COMMENT

À la suite de l'échec du referendum du 27 avril 1969 et de sa démission, le Général de Gaulle décide dans un premier temps de s'isoler dans sa maison de la Boisserie à Colombey-les-Deux-Eglises. L'agitation liée à la campagne électorale pénètre cependant jusqu'à Colombey, et la décision d'un voyage privé d'un mois en Irlande est alors prise. Ce choix résulte à la fois de la volonté de De Gaulle ne pas interférer dans la campagne électorale, de se retrouver loin du Mont Valérien le 18 juin et sans doute aussi de découvrir un pays dont était originaire une partie de ses ancêtres. Après avoir été accueilli à l'aéroport de Cork par le 1er Ministre irlandais Jack Lynch, le séjour de De Gaulle se déroule, entre promenades, réflexion et écriture de ses Mémoires, d'abord dans le Kerry, puis dans le Connemara pour s'achever à Dublin dans la résidence du Président de la République irlandais Eamon de Valera.

Il est remarquable que ces événements qui peuvent être considérés comme l'aboutissement d'un processus amorcé avec la crise de mai 1968 soient relatés les 13 et 30 mai 1969, deux dates chargées de symboles. En effet, l'immense manifestation du 13 mai 1968 a marqué le début de la grève générale et le ralliement des syndicats ouvriers aux manifestations étudiantes aux cris de « 10 ans, ça suffit ».  La journée du 30 mai 1968 fut bien sûr pour De Gaulle celle du retour de Baden Baden, de l'allocution prononcée à la radio annonçant la dissolution de l'Assemblée nationale et de la marche de soutien sur les Champs Elysées.

Dès lors, quelle est l'image qui nous est donnée à voir ici de l'homme du 18 juin 1940 ? Comment ces sujets s'inscrivent-ils dans l'histoire et la mémoire du grand homme ? Que nous apprennent ces images sur l'histoire de la télévision ?

NOTRE ANALYSE

Deux interprétations principales peuvent être tirées de ces sujets. Tout d'abord, ils nous surprennent par le contraste saisissant entre les images fantomatiques du Général qu'ils présentent et sa présence habituellement charismatique à l'écran. Ensuite, ils symbolisent aussi l'intrusion croissante de la télévision dans la vie privée des hommes politiques dès la fin des années 60.

Une autre image de la « 1re star politique de la télévision française »

Le général de Gaulle est dans les deux sujets complètement inaccessible au téléspectateur. Cette inaccessibilité résulte d'abord de l'absence de son ; à aucun moment nous n'entendons sa voix (ni même les pas du Général) ce qui donne à ces images un côté un peu irréel. Cette impression est également générée par la mauvaise qualité des plans et par des images lointaines, cadrant de manière approximative une silhouette parfois à peine visible. Le Général est alors absent, déjà ailleurs et il paraît complètement coupé des téléspectateurs. Ces effets sont encore renforcés par les vues lointaines de l'hôtel d'Heron's Cove ou de la demeure sur les rive du Lac Connemara ; le cameraman a beau zoomer, on ne voit rien, ce qui souligne la mise à distance. En outre, des plans des grilles des lieux de résidence de De Gaulle sont intégrés dans les deux sujets confirmant de manière symbolique l'inaccessibilité de celui-ci. Enfin, la narration et la construction des sujets insiste sur la longue attente des journalistes, sur leur ennui, sur la brièveté des sorties de De Gaulle et sur le fait qu'il n'y avait pas grand chose à voir d'où la multiplication des plans sur la nature qui laisse transparaître l'ennui des journalistes (leur désarroi ?).

Ce Général De Gaulle fantomatique contraste fortement avec le « monstre des médias » auquel les Français sont habitués depuis la seconde Guerre Mondiale. De Gaulle est en effet d'abord une voix. Celle du 18 juin 1940  bien sûr, mais aussi celle qui lui valut le nom de « Général micro » à travers soixante-sept interventions sur les ondes de la BBC pendant la guerre. A partir de septembre 1944, il multiplie les prises de parole radiodiffusées pour ramener l'ordre et l'espoir dans le pays en tant que Chef du Gouvernement provisoire. S'il est interdit de micro à la RTF sous la IVe République dès 1947, c'est entouré de micros qu'il annonce lors d'une conférence de presse le 19 mai 1958 son retour au pouvoir et prononce une des nombreuses formules restées célèbres « pourquoi voulez-vous qu'à 67 ans, je commence une carrière de dictateur ».

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La mise en place de la Ve République et la personnalisation du pouvoir vont ensuite de pair avec la mainmise gaulliste sur la télévision et une utilisation très habile de ce nouveau média. Jérôme Bourdon a ainsi recensé trente-deux allocutions télévisées du Général de Gaulle entre le 13 juin 1958 et le 31 décembre 1962 sans compter les nombreuses conférences de presse et apparitions au journal télévisé alors sous contrôle du Ministre de l'Information. Il utilise ainsi la télévision le 6 janvier 1961 pour convaincre les Français de soutenir le processus d'autodétermination de l'Algérie ou encore pour l'emporter en 1965 dans l'entre-deux-tours en s'appuyant notamment sur les trois premiers entretiens avec Michel Droit. Le Général micro n'abandonne pas la radio puisqu'elle lui permet de s'adresser le 23 avril 1961 via les transistors (l'allocution est aussi diffusée à la télévision) aux jeunes soldats du contingent et de stopper le putsch des généraux ; c'est également par le biais de la radio qu'il s'adresse à la nation le 30 mai 1968 puisqu'elle a l'avantage de masquer l'usure et la fatigue de ses traits après ces journées d'incertitude.

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Jérôme Bourdon n'hésite pas à qualifier De Gaulle de « 1re star politique de la télévision française » ; il parle même d'une « harmonie presque naturelle » entre le Général et la télévision. Certes, la première intervention du 13 juin 1958 a été laborieuse. La mutation fut cependant rapide puisque dès le 27 juin 1958, de Gaulle se retrouve métamorphosé en « bête de la télévision » ; il passe maître dans ces deux types d'exercices que sont les allocutions télévisées et les conférences de presse grâce notamment à la rigueur de se préparations (il apprend souvent ses discours par cœur), à ses qualités d'écrivains et de rhéteur (utilisation  de nombreuses métaphores, recherche de la formule ou de la petite  phrase qui va marquer les esprits, recherche du consensus et volonté de rassembler, grande attention porté au ton utilisé).

Outre les conférences de presse et les allocutions, le Général de Gaulle utilise également la médiatisation de ses voyages en province ou à l'étranger pour s'adresser aux Français, faire passer ses messages et renforcer sa popularité. De manière systématique, les voyages du Général bénéficient d'une couverture télévisée étroitement encadrée par les Services de l'Elysée et le Ministère de l'Information . En général, les sujets sont organisés en deux parties avec dans un premier temps des images de De Gaulle au contact de la foule puis dans un deuxième temps quelques extraits de discours officiels. La diffusion régulière des ces sujets relativement stéréotypés a donc encore renforcé la familiarité des Français avec la silhouette du Général, le son de sa voix ou les formules de ses discours d'où le sentiment d'étrangeté qu'ont dû ressentir les contemporains à la vue de ces sujets marqués par le silence, la solitude, le manque d'images ainsi que par une impression d'improvisation et d'impuissance de la part des journalistes.

L'intrusion croissante de la télévision dans la vie privée des hommes politiques dès la fin des années 60.

La seconde interprétation possible est l'intrusion des médias dans la vie privée des hommes politiques. Celle-ci n'est bien évidemment pas nouvelle. Christian Delporte a montré comment dès la IVème République, la crise de la représentation et la recherche d'un homme fort avait conduit certains hommes politiques à médiatiser leur vie privée ; ainsi, Antoine Pinay se fit photographier dans la presse avec ses enfants, Guy Mollet évoqua sa mère à la télévision et René Coty fit l'objet d'un numéro spécial de Paris Match. De la même manière, dans les années 60, à l'instar de Jean Lecanuet, certains adversaires politiques du Général n'hésitent pas à mettre en avant leur vie privée afin de s'attirer les faveurs de l'opinion.

Le cas qui nous concerne est cependant différent, d'abord car De Gaulle a toujours refusé la médiatisation de sa vie privée et ensuite car il s'agit là d'images volées lors d'un voyage privé à l'étranger. Lors de ce séjour, De Gaulle n'autorisa en effet que quelques photographies prises à Dublin avec le Président Eamon de Valera à la fin de son séjour. Il s'agit donc ici d'images volées au couple présidentiel après des heures d'attente, de surveillance, de poursuite. Ces dizaines de journalistes (qui annoncent le phénomène paparazzis) qui passent de longues heures pour obtenir quelques images de bien piètres qualités révèlent à la fois l'intérêt des rédactions pour ce type d'images, le non-respect de la volonté d'isolement de De Gaulle et le décalage entre un de Gaulle qui jusqu'au bout interdit l'accès des médias à sa vie privée à un moment où médiatiser sa vie privée devient plus fréquent pour les hommes politiques.

En effet, ce même mois de juin 1969, Mme Pompidou se fait photographier en bikini dans Ici Paris et l'année suivante, les Pompidou ouvrent leurs portes de Cajarc aux caméras de télévision. Christian Delporte considère d'ailleurs Georges Pompidou comme le premier Président à ouvrir sa vie privée aux médias , exemple suivi par  Valéry Giscard d'Estaing avec ses « Causeries au coin du feu » ou encore François Mitterrand à Latché en 1973. Dès mai 1969, en pleine campagne électorale, le couple Pompidou s'était également fait filmé à la sortie de l'église de Cajarc dans un sujet qui par sa construction rappelle les deux sujets étudiés puisque nous retrouvions un zoom avant sur l'église du village, un plan sur les grilles de la demeure des Pompidou et un plan pris depuis l'intérieur d'une voiture. En ce mois de mai 1969, les journalistes de télévision semblent donc déjà chercher à capturer des images des hommes politiques dans le cadre de leur vie privée tandis que les hommes politiques commencent à comprendre le bénéfice qu'ils peuvent tirer de la pénétration des Français dans leur intimité.

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De Gaulle, « people » malgré lui ?

Inattendus et presque incongrus dans la carrière du Général de Gaulle à la télévision, ces deux sujets de 1969 dénotent donc avec l'image habituelle de celui-ci : cet homme de médias à la très forte présence est ici complètement absent et pour la première fois son image télévisuelle lui échappe. A l'heure où le Général de Gaulle écrivait ses Mémoires, ces sujets ont ainsi contribué à inscrire dans nos mémoires l'image de la lassitude d'un homme seul face à l'immensité et à l'hostilité de la côte du Kerry.

En outre, ces images volées s'avèrent également précieuses dans la mesure où elles annoncent l'accélération de l'intérêt des médias pour la vie privée des hommes politique (une des formes de la peopolisation de la vie politique). Comme un symbole, ces deux sujets illustrent le refus complet et la résistance du Général de Gaulle envers toute médiatisation de sa vie privée même après sa démission mais aussi sans doute aussi la fin d'une époque.

Dès lors, si la minutie qu'accorde le Général de Gaulle à la construction de ses discours et de son image dans les années 60 annonce déjà certaines stratégies de communications politiques utilisées dans les décennies suivantes (par François Mitterrand hier ou Barack Obama aujourd'hui), les clichés volés de la plage de Derryanne montrent comment ces stratégies peuvent aussi être fragilisées du fait de l'intrusion croissante des médias dans la vie privée des hommes politiques.

BIBLIOGRAPHIE

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Sur les rapports entre medias et politique

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Christian DELPORTE, Mickaël PALMER, Denis RUELLAN (dir.), Presse à scandale, scandale de presse, Paris, L'Harmattan, 2001

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Christian DELPORTE, « Quand la peopolisation a-t-elle commencé ? », Le Temps des médias, 10, printemps 2008, p. 27-52

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« Peopolisation et politique », Le Temps des médias, n° 10, printemps 2008.

 

Jean-Claude Guillebaud, philosophe essayiste

L’effervescence des nouvelles technologies de la communication et leur surabondance ne doit pas nous faire oublier la place du médiateur dans la transmission des savoirs.

« Tout apprentissage culturel même avec l’incroyable offre que nous propose ces nouvelles technologies doit passer par la médiation de quelqu’un. On ne pourra jamais supprimer cette chose fondatrice qui est le rapport entre le maître et l’élève. »

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Rencontre avec Jean-Claude Guillebaud, philosophe

L'effervescence des nouvelles technologies de la communication et leur surabondance ne doit pas nous faire oublier la place du médiateur dans la transmission des savoirs.

«Tout apprentissage culturel, même avec l'incroyable offre que nous propose ces nouvelles technologies, doit passer par la médiation de quelqu'un. On ne pourra jamais supprimer cette chose fondatrice qui est le rapport entre le maître et l'élève».

 

 

Vu d’Égypte

Maha GAD EL HAK, Université du Caire

Le lancer de chaussures sur Bush :
images médiatiques et dessins de presse

« Le dessin est une forme aiguë de journalisme » Jean Sennep

Si une conférence de presse est un événement, elle devient encore plus événementielle lorsqu’elle tourne en incident inattendu, surtout si celui-ci constitue un acte perpétré contre le président de la plus grande puissance mondiale.

Conférence de presse de Georges Bush en Irak le 14 décembre 2008.
 
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