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édito

Tout le monde décrypte !

Le lancement de la nouvelle formule de decryptimages.net doit être l’occasion d’une mise en perspective. Rappelons-le, lorsque ce site apparut en 2008 (lancé officiellement le 17 mars 2009), rassemblant les ressources de sites antérieurs créés depuis 2000 par l’Institut des Images (imagesmag, imageduc, primages), le mot « décrypter » n’était pas du tout à la mode. Nous avons eu de longs débats. La notion d’analyse nous semblait la bonne mais n’était pas très attirante (analysimages...). Nous nous sommes portés ainsi vers cette notion de décryptage, qui est le fait d’aller chercher le sens de ce qui est codé, crypté –quand il y a lieu...

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Les nouvelles couleurs du roman noir

Index de l'article


QUOI

Conciliabule

01Cette image nous présente quatre personnes, qui semblent réunies pour parler à voix basse, et ne souhaitent visiblement pas être entendues. On ne distingue pas les traits de leurs visages : celui du personnage de gauche est sombre et indistinct, le profil du personnage de droite est caché par son chapeau et les deux autres personnage sont de dos. L’arrière-plan de l’image est de couleur beige clair. Cette photo, prise en plongée, évoque d’emblée l’univers des gangsters des années trente, immortalisé par le cinéma, et même si elle est en couleurs, on a l’impression qu’il s’agit d’une photo en noir et blanc colorisée ensuite, par le biais d’un procédé qui rappelle la sérigraphie. Les chapeaux aux larges bords, évoquent l’un des plus célèbres accessoires de la panoplie du gangster, à l’élégance quelque peu outrancière (voir les deux vestes vert fluo).

Cette couverture nous renseigne de façon claire, et sans ambiguïté, sur le contenu de ce livre : il s’agit bien d’un roman policier, noir de surcroît.


COMMENT

Le contexte

Le rayonnement littéraire de Dashiell Hammett dépasse largement le cadre du roman policier. Il est considéré comme un grand écrivain américain du vingtième siècle, et, comme nous l’apprend Nathalie Beunat, dans l’ouvrage qu’elle lui a consacré, Aragon le comparait à Hemingway et Faulkner, et son chef d’œuvre, le roman La clé de verre (The glass key, était au programme du Capes et de l’Agrégation d’anglais en 1987. Notons au passage que la couverture de La clé de verre, publié dans la collection Folio Policier, reprend un autre procédé cher au cinéma (la contre-plongée), en un cadrage particulier, inquiétant et tourmenté, typique de l’esthétique des films noirs.

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De plus, Hammett est considéré comme le père du roman noir américain, très ancré dans la réalité de son temps, c’est l’une des références de Marcel Duhamel, lorsqu’il crée la fameuse collection « Série Noire » en 1945. Pourtant, le roman La moisson rouge est d’abord paru dans la collection « Les chefs d’œuvres du roman d’aventures » des éditions Gallimard en 1932, avant d’être repris dans la collection « Série noire », en 1950.

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Entre temps, le cinéma a fortement contribué a élargir la notoriété de Dashiell Hammett dont l’œuvre inspira de nombreux films, comme Le Faucon maltais (The maltese falcone)  réalisé par John Huston en 1941, qui rendit Humphrey Bogart célèbre, -alors qu’avant, il n’apparaissait que dans des seconds rôles-, dans son rôle de Sam Spade, détective privé « dur à cuire ». Ensuite, de grands cinéastes comme Wim Wenders ou les frères Coen continuèrent à rendre hommage à cet auteur, respectivement, dans Hammett (1982) et Miller’s crossing (1990).   
En octobre 2001, les couvertures de la Série Noire ont changé : des photos apparaissent désormais. Quelques années auparavant, les éditions Gallimard lançaient une nouvelle collection de poche « Folio Policier », qui reprenait des éléments propres à la Série Noire (noir et blanc, titre en jaune) auxquels s’ajoutaient une photo colorisée, sur ses couvertures.


NOTRE ANALYSE

La technique du stylo-caméra

On a souvent parlé de technique dite du « stylo caméra » pour qualifier le style de Dashiell Hammett, car il présente ses personnages, d’un point de vue extérieur, sans avoir recours au monologue intérieur, et comporte de nombreuses descriptions objectives. Ainsi, ses personnages se définissent par leurs actions et leurs paroles, d’où le recours à des dialogues subtilement évocateurs. Cette photo illustre donc cet aspect majeur de la technique narrative dite « objective » de Hammett ; le fait de montrer des personnages, dans une attitude à la fois mystérieuse et évocatrice (ils chuchotent), en dit long. En découle une impression d’objectivité, même si la composition et le cadrage de cette image, en plongée, nous montre aussi qu’il s’agit évidemment d’un parti pris stylistique, - mis en relief ici.

Le minimalisme

Cette image peut dérouter le public, tant elle semble minimaliste. Elle rend hommage au style épuré, voire dépouillé, et volontiers laconique de l’auteur. Toutefois, elle souligne l’extrême attention portée à certains détails très connotés, comme les vêtements à l’élégance quelque peu outrancière, et l’attitude pour le moins réservée des personnages, qui évoquent d’emblée un monde de faux-semblants. D’ailleurs, les zones d’ombres ne sont pas mises de côté, elles sont amplement prises en compte. Ainsi, comme le détective, le lecteur doit aller au-delà des apparences, pour découvrir ce qui est caché, car l’action se déroule dans une ville ( Personville ) judicieusement surnommée Poisonville, où le crime prospère de façon secrète, à tous les échelons : le maire doit composer avec des bandes de truands pour gouverner.

Le feutre du chapeau et de l’arrière-plan

Le chapeau en feutre, aux larges bords est devenu l’attribut du gangster par excellence, dans l’imaginaire collectif du spectateur. Il a été immortalisé par de nombreux films américains des années  trente ou quarante, et réapparaît encore dans l’œuvre de Melville (Le samouraï), ou, plus près de nous, chez John Woo (The Killer, A Better Tomorrow). Il s’apparente à un stéréotype, c’est l’attribut d’une panoplie qui finit par constituer une sorte d’uniforme, au point de devenir une métonymie immédiatement reconnaissable, par chacun.

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L’arrière-plan est composé d’un fond uni de couleur beige clair, qui constitue un prolongement de la matière à partir de laquelle sont conçus les chapeaux des gangsters : le feutre. C’est une puissante métaphore, une figuration de l’ambiance secrète, très feutrée, voire calfeutrée où les truands évoluent.

Les nouvelles couleurs du roman noir

06_onLorsque des titres emblématiques de la série noire sont repris en édition de poche (collection folio blanche), les couvertures s’inspirent alors ouvertement de l’esthétique du film noir, par le biais d’illustrations en noir et blanc, vivifiés par un élément rouge : le sang. Sur la précédente couverture de La moisson rouge (édition de 1988) on se retrouvait face au visage d’une brune aux yeux clairs – exorbités –, aux allures de femme fatale (sensuelle et très maquillée), étendue sur le cadavre d’un homme, dont on ne voit que le chapeau, le bas des cheveux, l’épaule et la main gauche, et qui vient vraisemblablement d’être abattu (présence d’une petite flaque de sang). Lorsque les éditions Gallimard on décidé d’inclure ce roman dans une nouvelle collection (Folio Policier) en 1998, un autre parti pris a été adopté pour l’illustration de couverture. L’idée d’une référence trop directe à l’esthétique du film noir, très « datée » années quarante, et le strict recours au noir et blanc, avec il est vrai, un petit élément de couleur rouge, ont été abandonnés. Néanmoins, notre nouvelle illustration continue d’ évoquer ce type de films (c’est encore plus vrai pour l’illustration de la clé de verre), mais de façon moins directe et beaucoup plus moderne : la couleur est apparue. Au final, on peut parler d’une tentative de revisiter le genre du polar, pour peut-être permettre à cet ouvrage d’attirer de nouveaux lecteurs, n’ayant pas de vision aussi claire des archétypes du roman noir que leurs prédécesseurs, sans donner l’impression à ces derniers que les représentations auxquelles ils sont habitués soient complètement abandonnées. En somme, l’équilibre entre tradition et modernité demeure.

Du pulp au pop art

Au départ, ce roman a été publié en quatre fois dans un pulp, soit un magazine bon marché, destiné à la consommation rapide, un support spécialisé dans les nouvelles de style hard-boiled (dur à cuire).
L’intrigue de La moisson rouge se déroule à la fin des années 20, à une époque où le capitalisme le plus sauvage triomphe, et où les grèves et les mouvements sociaux sont sauvagement réprimés. Pourtant, ce roman de Dashiell Hammett ne se contente pas de dresser une critique sociale, en filigrane, il s’articule autour de la lutte quasi mythologique du bien contre le mal, comme l’ont souligné certains critiques. Le mal est étroitement associé aux habitants de Personville, – dont le surnom (Poisonville) est une personnification et une métaphore directe-, c’est à dire, aux truands de notre image. Très élégants en apparence, ils vivent dans la prospérité, bien qu’il fassent partie d’un groupe qui assoit son pouvoir frauduleux sur la ville avec la complicité de son maire, et vit aux dépens des autres, en toute impunité. Partant de cela, on relève le paradoxe suivant : Hammett critique la société de consommation, par le biais du roman noir, soit d’un genre longtemps considéré comme un pur produit de consommation courante. La démarche transgressive de cet écrivain, peut être comparée à celle des artistes du pop art qui s’inspiraient aussi des arts populaires, comme la bande dessinée chez Lichenstein, par exemple. Le procédé utilisé pour colorier notre image fait penser à la sérigraphie, qui fut popularisée par Andy Warhol.

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Et justement, l’art de Warhol consistait à jouer avec les codes et les icônes de la société de consommation, également triomphante dans les années cinquante, bien que cet artiste ne la remettait pas en question de façon radicale comme Hammett, mais semblait au contraire s’en accommoder. D’ailleurs, la référence à ce peintre est encore plus visible à partir de la couverture du roman Le faucon de Malte (Folio Policier-1999).

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Pour conclure, on peut dire que notre couverture prend en compte l’évolution de la réception de l’œuvre de Hammett et sait lui rendre hommage de façon subtile et moderne, en ayant recours à un tissu de signes appartenant à divers registres (cinéma, pop art) clairement identifiables, car ils font désormais partie des références visuelles du lecteur contemporain.