Apprendre à lire et apprendre à voir

Avec Internet, nous basculons d’une civilisation de l’écrit à une civilisation du multimédia, mêlant écrit, images fixes et images mobiles. Au temps des MOOC, peut-on encore fonder nos enseignements et notre recherche sur l’étude du seul écrit en ignorant les images ? Peut-on encore ignorer notre nouvelle ubiquité entre ce que nous voyons directement et ce que nous voyons indirectement, en pensant que cela n’a aucune incidence ? Evidemment pas.

Pourtant, cela fait plus de 10 ans que, tous pouvoirs confondus et malgré de bonnes paroles, « Apprendre à voir » est absent des grands plans de réformes, tant pour l’enseignement que pour les institutions culturelles. Aujourd’hui, faute d’une politique interministérielle clairement coordonnée pour l’éducation artistique et culturelle, ce volet est à nouveau le grand sacrifié. Pendant combien de temps encore allons-nous continuer cette cécité totale sur le monde actuel ? Les images s’accumulent sur les écrans pour notre jeunesse et dans les institutions patrimoniales, mais elles ne mériteraient aucun enseignement et aucune recherche spécifiques ? Les enfants et les citoyens doivent-ils continuer à recevoir en consommateurs passifs, de façon indifférenciée et exponentielle, des images de toutes époques, de toutes civilisations et sur tous supports ? Il n’y aurait aucune nécessité impérieuse de donner des repères à travers une histoire générale de la production visuelle humaine qui identifie les images dans leur contexte temporel, géographique et technique ?

Il faut que cette absurdité cesse. Nous demandons que soient développées clairement, à côté de l’histoire, des filières d’histoire du visuel (incluant naturellement l’histoire des arts) dans le système universitaire français. Nous demandons que, depuis le plus jeune âge, trois aspects soient progressivement introduits dans les programmes : l’histoire du visuel avec l’histoire, l’analyse des images avec l’analyse des textes, l’initiation aux techniques et aux processus de création dans l’éducation artistique et culturelle.

Soit notre Ecole et nos Universités sauront prendre à bras le corps l’enjeu pédagogique fondamental du XXIe siècle, soit nous attendrons que les autres pays le fassent. Il devient donc crucial que ce grand enjeu citoyen actuel - à l’ère du brouillage généralisé, de l’absence de repères et des manipulations potentielles multiples - soit enfin pris en charge à tous les niveaux du système éducatif. Ce n’est pas un gadget mais la base même de notre nouvelle compréhension du monde dans toutes les disciplines.

Laurent GERVEREAU (Institut des Images), Eric FAVEY (Ligue de l’Enseignement)

Les soutiens sont à apporter sur : www.decryptimages.net / contact