World Trade, la quête du sens

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NOTRE ANALYSE

Le surlégendage ou l’enjeu des mots

Les séquences ne sont pas légendées, tout en étant surlégendées. Pas légendées, parce que l’identité de leur saisie et de leur diffusion importe moins que ce qu’elles révèlent. Elles interviennent comme un éditorial, passées en boucle, signal. Le reste constitue du remplissage. Il faut combler les vides, vides d’informations, vides d’explications. C’est ce qui les différencie totalement du film, de la fiction où l’action ne cesse pas. Là, l’action est brève et apparaît stroboscopiquement.

Elle est surlégendée, parce que ces images muettes se voient appliquer des commentaires, des logos et des titres. Elles ne se séparent plus alors de l’avalanche de paroles, elles deviennent prétextes à ces paroles (parfois jusqu’à une gourmandise obscène). Ce sont les paroles qui leur donnent un sens. Elles subissent un emploi multi-média, télévision, internet, journaux (car les journaux, comme pendant la guerre du Golfe, reprennent les images de télévision), fixes ou mobiles.

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Le commentaire ne suffisant pas, il faut lire des titres-interprétations (CNN s’en est fait une spécialité, scandant les chapitres avec, par exemple, « War against terror »). Le gouvernement américain développe, lui aussi, cette appropriation des événements par leur qualification. Nous l’avons vu, un pays devient le continent (l’« Amérique »). Après plusieurs jours, les représailles sont intitulées « Infinite Justice », maniant des termes religieux. C’est d’ailleurs pour ces raisons religieuses – ayant peur de heurter les Musulmans – que des hésitations naissent ensuite sur la terminologie employée. Nous ne sommes plus dans le factuel, mais dans l’utilisation des faits – un attentat terrible – pour affermir sa cause, convaincre son camp et au-delà, légitimer ses actes (une « guerre »). Par les mots, les Etats-Unis tentent la mise en place d’alliances planétaires impensable auparavant. Par les mots (le « Bien contre le Mal »), ils évacuent tout doute sur leur responsabilité dans les déséquilibres internationaux. Par les mots (« War »), ils nomment « guerre » des actes terroristes horribles, patiemment construits, mais qui ne sont pas le fait d’une armée, n’utilisent pas d’arme de guerre. Tout cela montre bien sûr la fragilité sémantique des images.

Champ et hors-champ ou l'enjeu de la censure

Se pose ensuite la question de la pluralité des regards. Les diffusions postérieures d’images adjacentes, de films amateurs, de photos, offrent d’autres angles de vue. Mais la mémoire collective reste marquée par l’image-signal initiale. C’est bien aussi ce que forme la photographie dans certains cas (comme le fut celle de la petite fille vietnamienne nue saisie par Nick Ut, courant après un bombardement au napalm le 8 juin 1972) ou le dessin de presse (Louis-Philippe en poire par Philipon le 24 novembre 1831 dans La Caricature).

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De tels points de vue particuliers, de tels contre-champ, illustrent la population subissant les événements. Rapidement alors se pose la question du contrôle des images. Faut-il montrer des scènes d’horreur, des cadavres, des brûlés, des salles d’hôpital, des agonies, des appels désespérés ? Seuls quelques individus sautant dans le vide font imaginer l’atrocité du massacre. Ces ruines ne recèlent visiblement aucun corps. Il s’agit là d’une volonté constante aux Etats-Unis. Par choix politique et par respect pour les familles, en situation de guerre, les morts de son camp ne sont pas figurés. Beaucoup de belligérants adoptent les mêmes dispositions, même si ce n’était pas le propre autrefois de la peinture de batailles et si c’est justement la guerre civile américaine qui a fait apparaître dans la photographie (par Sullivan ou Gardner) la vue de cadavres.

 

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Une telle censure par omission est-elle salutaire ? Elle évite en tout cas de manipuler le vocabulaire imagé de l’abomination (comme les charniers) : la parole relaie ainsi par l’imagination le cauchemar en cours. Plus que la censure dans une telle situation, c’est l’auto-contrôle qui semble importer le plus. Le silence, l’écran noir – volontaires – pèsent davantage que le spectacle des souffrants. Car des ruines fumantes, tombeau de milliers de personnes, résument assez le drame.

Cela rompt avec la construction fictionnelle du terrorisme. Le World Trade a, en effet, fait entrer Hollywood à CNN, non à cause des images, mais à cause du scénario, de la succession des actions. Il a provoqué un choc par déréalisation. Il a fallu des contre-champs, des récits, pour saisir la matérialité de cet événement. Ensuite, le contrôle des images (pas de morts, pas de brûlés) a inversé l’initiative et rompu avec la chaîne sémantique du scénario pré-établi. Et les américains ont imposé leur légendage (« War »).

Espace et temps ou l’enjeu du contexte

Tout cela pour quel effet ? Les sondages, dans les pays qui les pratiquent, apportent des éclaircissements sur l’impact. N’oublions cependant pas que de telles images sont interprétées en fonction d’opinions pré-établies. Par ailleurs, elles fluctuent dans le temps, passés la surprise et le choc initial. Le pari des terroristes est, non seulement la puissance imaginaire des actes en chaîne, mais la violence d’une répression consécutive destinée à radicaliser les positions. Un effet d’Union sacrée, comme en 1914, opère en effet un rassemblement de chaque côté.

Alors, ces images vont connaître l’interprétation que leur donneront, non seulement des publics particuliers dans chaque société (avec un morcellement, une fragmentation politique et religieuse), mais aussi la suite des événements. C’est le futur qui apportera la nouvelle légende. Elles subiront l’anachronisme, c’est-à-dire un positionnement à posteriori conditionné par ce qui va advenir. Interpréter ces images contraint ainsi à comprendre que le premier renversement de leur sens n’est qu’une étape : Hollywood chez CNN, dans un véritable détournement des emblèmes américains, devient la « guerre » du « Bien contre le Mal », et, par retournement sémantique, CNN chez Hollywood. Ces images ne mentent pas. Elles ne nous trompent pas sur les faits, mais des faits nouveaux vont changer notre perception de ces images.