Deux artistes aborigènes Warlpiri

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par Barbara Glowczewski, chercheur au Laboratoire d'Anthropologie Sociale (CNRS, Paris), ImagesMag, 2000

La tradition ancestrale qui préside aux créations des artistes aborigènes australiens remet en question notre prerception occidentalo-centrée de l'espace, du temps et du réel. Le décryptage des tableaux s'inscrit dans une réflexion sociologique, nourrie par une connaissance des mythes et de la philosophie des artistes aborigènes.


QUOI

Description

Jimmy Robertson Jampijinpa Graines moulues par deux héroïnes ancestrales

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Au site sacré Jurntuwarrinji (cercles concentriques au milieu de la toile), deux femmes du Temps du Rêve (Dreaming) sont assises, le matin, face au soleil (deux demi-cercles sur l’axe N/S, haut à droite/bas à gauche), le soir à l’ombre (deux demi-cercles sur l’axe O/E , haut à gauche/bas à droite).

Dans la journée, elles s’éloignent (triple lignes) pour chercher les graines (petites paires de demi-cercles aux coins du tableau). Entre leurs jambes se trouve la pierre à moudre petit rond et derrière leur dos le plat (petit ovale) pour collecter et vanner les graines stockées dans des plats plus grands (4 ovales sur les bords du tableau).

Les graines sont représentées en trois étapes : 1) humides dans leurs cosses sur les acacias à mimosas (quatre longs traits droits), 2) sèches et rabougries au sol (méandres qui s’entrelacent sur tout le tableau), 3) sorties de leurs cosses pour être moulues et mangées mélangées à de l’eau (deux petits traits parallèles à côté des demi-cercles représentant les femmes).

Liddy Nakamarra Nelson Bataille pour des ignames

Deux Jakamarra, frères de Rêve, (représentés par les petits demi-cercles) se disputaient près d’une grotte sacrée (cercle central du bas avec deux grands demi-cercles) à propos d’ignames représentées sous forme de racines (lignes continues et discontinues reliant des sites sacrés), de trous creusés pour les déterrer (petits cercles) et de tubercules en rhizome (buissons aux quatre coins du tableau).

"Mes ignames wapirti sont trop petites" (quatre petits cercles en haut à droite) disait l’homme de la région de Waputarli (alignement des trois cercles de droite), "donne-moi de tes ignames yarla qui sont plus grandes" (trois petits cercles en bas à gauche). "Non", répondit l’homme de la région de Yumurrpa (alignement des trois cercles à gauche).

Alors, ils se battirent avec leurs armes, lances et boomerangs (petits traits parrallèles de part et d’autre de l’axe central), se protégeant de leurs boucliers (détail avec deux demi-cercles représentant les deux hommes tenant leur boucliers sous forme d’ovale). Waputarli perdit le combat mais Yumurrpa finit par partager sa nourriture avec ceux de l’autre pays.

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COMMENT

L'image dans son contexte

Jimmy Robertson Jampijinpa
Une tradition millénaire et inalienable

L’artiste est un Warlpiri du Désert central australien. Il est venu en 1983 en France pour réaliser avec onze autres anciens (elders) de Lajamanu une fresque rituelle sur sable (10 mètres de long) au Musée d’Art moderne de la Ville de Paris. C’est à partir de 1985 que, suivant l’exemple des Aborigènes de Papunya, les Warlpiri de Lajamanu se sont mis à peindre pour la vente avec des acryliques sur toile des motifs précédemment peints seulement sur le sol, le corps et des objets rituels.

Hérités d’une tradition millénaire, ces motifs symbolisent selon des codes très précis la relation des hommes à des lieux, des ancêtres totémiques, des plantes, des animaux et des phénomènes comme la pluie ou le feu, que les Aborigènes du désert appellent Jukurrpa, Dreaming, soit des principes qui animent pour l’éternité la mémoire de la terre et la reproduction de tout ce qui y vit.

L’artiste précise "seule notre famille peut dire oui pour danser, chanter et peindre sur le corps ou le sable ce motif de Dreaming particulier", cette contextualisation sacrée doit être gardée à l’esprit quand aujourd’hui nous diffusons ces images dans le monde. La savoir autochtone a toujours été inaliénable et devrait le rester.

Liddy Nakamarra Nelson
Art traditionnel et nouveaux médias

L’artiste, grand-mère d’une nombreuse descendance, a été initiée dès sa jeunesse en tant que gardienne spirituelle de sites sacrés et de mythes liés à des peintures rituelles traditionnellement exécutées sur le corps et les objets sacrés. Avec ses consoeurs, elle a commencé à utiliser des acryliques sur toile en 1985 et leur première série de peintures a été exposée à la National Gallery de Melbourne (Paint up Big).

Les hommes se mirent à peindre aussi et les œuvres de Lajamanu se sont répandues dans les musées et les collections privées du monde. Le Warnayaka Art Centre est géré par l’artiste Jimmy Jampijinpa Robertson comme une coopérative qui vend à des particuliers et à des galeries (www.cooeeart.com.au).

En tant qu’ethnologue, travaillant à Lajamanu depuis 1979, j’ai publié de nombreuses analyses contextualisant cet art (Les Rêveurs du désert, Actes Sud) et réalisé avec 50 artistes de Lajamanu le CD-Rom ‘Pistes de Rêves. Art et savoir des Yapa du désert central australien’ (Editions UNESCO : http://upo.unesco.org).


NOTRE ANALYSE

Opinion

Jimmy Jampijinpa Robertson
Mémoire ancestrale des formes

Comme beaucoup d’autres peintures aborigènes du désert, celle-ci frappe par le cinétisme et le structuralisme de sa composition. Chasseurs cueilleurs, dont la survie semi-nomade reposait sur la lecture du sol, les Aborigènes ont toujours pratiqué une symbolique spatiale fondée sur les empreintes, l’orientation cardinale et un déchiffrage du temps en couches superposées. La technique des petits points qui caractérise de nombreuses peintures acryliques du désert, nous donne un sentiment d’étrange modernité.

Pour les anciens, ces petits points évoquent la discontinuité de la matière terrestre et cosmique qui cache une multitude de virtualités de vie en sommeil, attendant d’émerger dans des formes qui se reproduisent à l’infini. Cette conceptualisation ancestrale n’est pas sans évoquer les théories scientifiques actuelles sur la mémoire des gènes ou celle de l’eau, d’où peut-être ce mélange de familiarité et de vertige visuel qui nous saisit.

Liddy Nakamarra Nelson
Symétrie, dessus et dessous

Les représentations de Dreamings sous forme de cercles et de lignes correspondent – parmi d’autres niveaux d’interprétations aborigènes - à une vision cartographique des sites sacrés (les cercles) reliés par des itinéraires mythiques (les lignes). Cette projection est topologique car elle indique les connexions entre les lieux non comme des longueurs mais comme une structure, d’où l’effet de symétrie. Carte pour nous aérienne (terre vue du ciel), ce marquage des lieux est du point de vue de la mise en scène des ancêtres éternels de la terre, également souterraine (ciel vu de la terre). En effet les empreintes laissées à la surface du sol ont la même forme vue du dessus – la vie actualisée – que du dessous – l’essence spirituelle qui anime la matière.

Cet effet de rabattement du dessous sur le dessus est ici illustré par le fait qu’en pliant le tableau selon les trois cercles/sites du milieu, deux des quatre petits cercles alignés verticalement (à droite) vont se recouvrir, et ainsi il n’en restera plus que trois qui feront miroir aux trois cercles de gauche : dans le "dessous" du Dreaming les petites ignames (de droite) deviennent "comme" les grandes (de gauche), transformation permise par le partage de nourriture entre les deux peuples. A noter qu’ici la droite et la gauche, comme le haut et le bas sont relatifs puisqu’on peut tourner le tableau en fonction des points cardinaux.