Le spectacle de Debord

La Bibliothèque nationale de France, ayant acquis les archives de Guy Debord comme "trésor national", en a fait une exposition. Voilà qui crée un certain malaise. Non par la préservation de ce fonds précieux pour l'histoire mondiale des idées mais par la réification, l'aspect relique inévitable du vecteur exposition. Entrer et pénétrer dans une installation d'art contemporain à partir des fiches, tenues patiemment par l'auteur de sa petite écriture, met mal à l'aise. Personne ne peut faire parler les morts, cependant il l'aurait probablement empêchée, détournée ou autodétruite tel un Jean-Luc Godard au Centre Pompidou ou sous forme d'un labyrinthe énigmatique. 

 

 

Ce qui ressort de ce contenu est en effet bien sage, comme lorsqu'on aligne les tracts du mouvement Dada sur des murs blancs avec des cadres proprets. Les dérives, les excès, les révoltes, l'humour, le plaisir de converser en jouant sur les références, tout cela est gommé. Il faut probablement regarder les films pour comprendre un peu le propos, que ce soit ceux de Guy Debord, de Gil Wolman ou la subtile Michèle Bernstein baladant Pierre Dumayet.

 

guy-debord xl Nous sommes en un temps de l'acte et du papier, de la vie et de l'écrit. Voilà pourquoi d'ailleurs la conservation de ce fonds a vraiment du sens à la Bibliothèque nationale de France. Alors, rabattez-vous sur le livre paru chez Gallimard et LISEZ. Vous comprendrez le formidable laboratoire d'idées (la dérive, la psycho-géographie, la séparation, le détournement, le spectacle...) pour transformer l'existence. Vous comprendrez aussi l'aspect incroyablement travailleur d'un personnage qui a certes réussi à échapper au travail salarié (grâce aux contributions de son entourage) mais pour tenir à bout de bras une production intellectuelle écrite collective considérable. Les traces rassemblées dans le livre sont précieuses. Elles nous placent au coeur du "laboratoire" de production, jusqu'aux fiches inédites pour "Les erreurs et les échecs de M. Guy Debord par un Suisse impartial", qui ne paraîtra pas.


En dehors de cette question du vecteur de restitution, le rapport de Guy Debord aux images est passionnant et important. Se méfiant déjà du déversement spectaculaire des images de toute nature, il organise l'occultation, la rétention ou le détournement. En images fixes ou en images mobiles (voir les travaux de Fabien Danesi), c'est le concept qui prime. Il se cache lui-même de manière à ce qu'il ne reste de lui que quelques photographies (surtout de jeunesse), plusieurs enregistrements sonores mais aucune image mobile. Paradoxe au temps de la surexposition et du déversement de tout et n'importe quoi. Beaucoup d'auteurs aujourd'hui doivent d'ailleurs regretter d'avoir prêté leur minois à des pantalonnades télévisuelles vaines.


L'organisation de la rareté (avec difficulté à voir ou images en voie de disparition, que j'ai théorisé en 2003 dans le livre La Disparition des images) devient un des moyens de lutter contre la confusion généralisée. De nos jours cependant, est-il encore possible de disparaître comme Debord sans risquer d'avoir définitivement disparu de la connaissance collective ? Heureusement, la préservation de ces traces est un moyen de perpétuer la pensée et le "passage de quelques personnes à travers une assez courte unité de temps". Chaque créateur devient ainsi non seulement l'agent de ses productions mais le bâtisseur de sa propre biographie.

Laurent Gervereau


Exposition BNF-Site François Mitterrand-Grande galerie

Du 27 mars au 13 juillet 2013                   Plus d'informations.

 

Notons la sortie simultanée du film Politically InKorect (1h10, 2013) de Laurent Gervereau présentant un entretien inédit avec Noël Arnaud.