Psittacisme médiatique, ère de l'ubiquité, automédiation

L’insatisfaction médiatique actuelle généralisée caractérise un temps nouveau, celui de l’ubiquité. Nous vivons ici avec des images de l’ailleurs qui participent fortement à nos comportements ou à nos convictions. Souvent, les images d’ailleurs sont infiniment plus puissantes pour nous que ce que nous regardons directement. Parallèlement, nous sommes entrés dans une théâtralisation généralisée : chacune et chacun « fait » image ici et partout. Essayons alors de résumer les enjeux sur deux plans : le fonctionnement des médias et soi comme média.

 

Le psittacisme médiatique

Il existe aujourd’hui un déséquilibre flagrant entre des milliards d’événements et le peu d’informations répétées comme si elles constituaient un choix naturel, évident, logique : le psittacisme médiatique. Le phénomène est accentué par le fait que non seulement ces informations minoritaires circulent massivement, mais qu’elles circulent massivement souvent avec la même interprétation. Nous pouvons dire que nous vivons avec des résumés médiatiques qui réduisent notre compréhension de l’ici et de l’ailleurs (le slogan devenu tweet), sans compter que souvent ils sont téléguidés par ce qu’on appelait autrefois la propagande et la publicité, d’autant plus pernicieuses qu’elles avancent masquées (La Guerre mondiale médiatique, Paris, Nouveau monde, 2007).

Pour un certain nombre de communautés ou de pays, ce n’est pas vraiment grave car leur problématique est la propagation de postulats : des vérités intangibles à répéter. Ils ne cherchent nullement à informer mais à conforter leur corpus de compréhension du monde. Lorsque le Président des Etats-Unis Donald Trump insiste sur les fameuses « vérités alternatives », il ne fait pas autre chose : peu importent les faits. Pour beaucoup, la Vérité est instituée et les « fake news » (nouvelles fausses) ne sont là que pour attaquer le camp adverse et conforter le sien.

Notre planète est au XXIe siècle ainsi constituée par une opposition entre des médias et des sociétés de l’information et des médias et des sociétés de la croyance (ce qui est en dehors de la question simplement religieuse, car chacune et chacun peut avoir une interprétation religieuse du monde tout en acceptant la science et l’information). C’est bien à la fois l’acceptation ou non de la pluralité des points de vue et celle d’une démarche scientifique expérimentale et critique commune qui sont en jeu. Vérité unique contre confrontation des faits et des interprétations.

Cela semblerait simple et beaucoup dans nos pays, d’emblée, souscriraient à une démocratie de l’information, même si dans nombre d’endroits la question reste pour l’instant sans objet. A cette fin, il faudrait cependant que les conditions de la création de l’information soient claires. Je l’avais abordé en 2004 dans : Inventer l’actualité. La construction imaginaire du monde par les médias internationaux (La Découverte). Ce qui saute aux yeux reste d’abord le déséquilibre structurel, criant pour ce qui concerne les médias anciens (presse, radios, télévisions) : l’entonnoir renforce le psittacisme. Nous manquons de médias intermédiaires, des portails, des plates-formes qui fassent le relai entre les milliards d’expressions isolées et les médias de masse minoritaires.

La démocratisation de l’information passera par la mise en place de ces médias intermédiaires, généralistes ou thématisés, publics ou privés. Car l’abondance n’est pas le choix. C’est même l’inverse, l’abondance tue le choix, rend les milliards d’expressions invisibles, entretient l’oubli généralisé et immédiat, la perte totale des repères.

La deuxième question qu’il nous faut aborder sur ce terrain est en effet celle des supports devenus médias, les Google, Facebook, Twitter... Ces tuyaux parlent et ne sont pas neutres. L’invisibilité et l’obsolescence généralisées ont gagné à mesure du développement des émissions planétaires. La question n’est pas juste structurelle, elle est qualitative. Avons-nous une vraie diversité des contenus ? Là aussi le psittacisme médiatique triomphe, que ce soit pour voir un chat qui tombe d’une fenêtre ou des commentaires de commentaires de commentaires sur un acte terroriste.

Pourquoi ne met-on pas en place un principe de rétention médiatique volontaire ? Pourquoi, au nom de l’audience et du marketing (vendre les news), subir un matraquage des faits divers, des guerres, des crimes (plus une fiction qui ne soit pas policière), des puissants (comme si les sociétés n’étaient faites que de rois, de nababs et les populations de niais ridiculisés dans des fictions « reality ») ? Ne voyons-nous pas que des « événements » sont de pures constructions médiatiques quand d’autres, même essentiels (pollution de l’air), disparaissent ou sont longtemps minimisés ? Qui nous est donné à admirer dans un matraquage incessant : des sportifs, des actrices/teurs ou chanteuses/teurs, des politiques ? Où sont les savant(e)s, les créatrices/teurs, les inventeurs et les inventeurs d’entreprises équitables ou de l’économie sociale et solidaire ?...

Nous devons donc constater que le reflet médiatique n’est pas fidèle à ce que sont les sociétés. Non seulement il n’y a pas de médias-relais mais nous subissons une déformation médiatique. Le passage du temps rend d’ailleurs visible l’invisible et caractérise tout autrement le survisible. Et cette déformation médiatique est d’autant plus puissante que les populations sont acculturées et réduites à l’état de drogués d’une hyperconsommation addictive.

Que faire donc ? Créer des médias intermédiaires, des médias-relais, pour les structures. Inventer une Résistance des savoirs pour les contenus, ériger d’autres modèles, défendre une éducation à tout âge donnant des repères et des outils, accepter –quelle que soit sa vision du monde personnelle—la démarche scientifique critique et évolutive comme ciment d’une communication universelle. Il n’existe pas de vérité des images, ni de vérité de l’information quand l’angle de vue et le choix de l’événement sont déjà des éditoriaux. Il ne peut y avoir que des confrontations de points de vue et d’informations.

Une information équitable est une information dont on justifie le choix et dont on explique les raisons de son analyse.

L’automédiation : s’inventer une apparence, faire image par un résumé médiatique, ou déconnecter/disconnect ?

Alors, l’horizontalité d’une toile planétaire généralisée n’est-elle pas le moyen enfin d’échapper aux structures pyramidales à l’œuvre depuis les Néolithiques ? Le vieux rêve d’une liberté d’expression directe ne passe-t-il pas par-là ? Ce serait simple si les vecteurs étaient neutres. Mais, avec la masse de leurs données, ils ont les moyens à la fois d’une manne financière et des possibilités de contrôle. La masse de leurs informations sont des sondages en direct, alors que cela interagit puissamment sur les contenus. Le phénomène est facile à observer. Traiter un sujet grand public de scandale ou de divertissement permet d’avoir de fortes chances d’audience, boostée d’ailleurs artificiellement en payant.

De ce fait, les rumeurs font florès et les contenus sont souvent voués aux flops (quelle que soit leur éventuelle pertinence). L’apparence d’égalité est un leurre quand l’immense majorité n’a aucune chance d’être relayée. Un article, pourtant court et insistant sur quelques concepts (éventuellement pertinents), tel que celui que vous lisez n’est pas formaté pour ces réseaux. Il faudrait cibler court et provocateur (en anglais de préférence) et drôle : « Parrot Google » avec une petite animation montrant les aventures du réseau-perroquet comme la voix de ses maîtres. Mais on perdrait toute finesse d’analyse, en gagnant peut-être en marketing personnel (à condition de se mettre en avant : Gervereau se dresse contre Google). Et revenir sans cesse dans l’actualité, car le système est amnésique. La caricature triomphe, le slogan s'impose.

Ne diabolisons cependant pas des vecteurs qui ont les vertus de leurs périls et ne tombons pas nous-mêmes dans la caricature. Ainsi, les lanceurs d'alerte --pouvant aussi participer d'instrumentalisations-- agissent dans un éveil des consciences. Ils sont souvent relayés par les médias traditionnels qui veulent développer le "fact checking" et, quand ils en ont les moyens, les enquêtes. Face à l'éphémère spectaculaire, il existe en effet une aspiration aux contenus et à l'explication scientifique (comprenant celle des financements et conditions de l'exercice scientifique d'ailleurs).

Pour autant, le second aspect reste que cette liberté potentielle est très encadrée. Tout le monde est suivi, pisté, catalogué, quelles que soient les mesures de régulation. Nous devenons de l’information nous-mêmes, capable d’être vendus (ou dénoncés pour comportement déviant). C’est la porte ouverte aux sociétés du contrôle. En effet, ces sociétés du « Bien » sont des sociétés de la norme. Elles tendent à abraser la diversité des comportements pour faire de chacune et chacun des consommateurs dociles dans un grand hôpital généralisé. Elles ont besoin de se construire des « Diables », des ennemis, pour resserrer les rangs. Parfois, elles en inventent.

Voilà pourquoi se pose la question de la déconnexion (le mouvement Disconnect !). Des individus, dans les villes ou dans les campagnes, ne veulent plus faire trace. Ils sortent du monde ubique. Ils vivent au premier degré. Leur retour au local est intégral : ils parlent directement aux personnes qu’ils voient directement. Ils agissent directement autour d’eux (DIRECT !).

D’autres tentent de concilier nos réalités locales-globales. S’intéresser d’abord au local, mais tenter de peser sur le global en réseau. En effet, il n’existe plus d’île isolée qui ne soit soumise aux périls potentiels de pollutions ou de dérèglements climatiques. C’est le but du mouvement Earth-Village / Village-Terre : se connecter pour faire circuler sur des médias-relais des informations alternatives et déconnecter pour vivre ici, en fonction des nécessités d’ici, dans des choix rétro-futuros qui insèrent l’ici dans les problématiques du devenir commun planétaire.

Bon, et soi dans tout ça ? Nous étions déjà, de tout temps, des étendards de nous-mêmes. Nous avons toujours fait image et tout vêtement est un déguisement, comme chacun est le comédien de sa cause. Désormais, au temps de l’ubiquité, nous le faisons ici et ailleurs. Nous nous vendons partout, même quand nous pensons n’avoir rien à vendre. Certaines et certains ont choisi de couper le robinet et de faire une communication directe sans vecteur intermédiaire (Disconnect !). D’autres apparaissent à distance. Ils sont télévus. La télévision consacrait la société du spectacle (Guy Debord) : le même spectacle pour toutes et tous consommé chez soi. La représentation du monde à la maison.

Désormais, ce serait potentiellement la maison filmée pour la population terrestre : soi pour le monde. Sauf qu’il est impossible de tout regarder. Donc cette visibilité est très sélective et effective souvent pour de mauvaises raisons : autant ne pas apparaître. Alors l’attitude des individus se révèle diverse : la complexité au risque de l’invisibilité ou le résumé médiatique. Beaucoup cependant ne pensent pas leur image et l’envoient comme un divertissement ou un bavardage entre copines : soi comme média involontaire. Certaines et certains se bâtissent un personnage, vendent ce personnage, au mépris souvent du réel (faux sentiments, vol des idées des autres, invention de vertus personnelles...) Ils font de l’information pré-packagée, surfant sur les émotions collectives et les marottes intellectuelles du temps.

D’autres refusent le résumé médiatique. Ils ou elles sont des médias limités. Ils ou elles montrent peu. Quelques-un(e)s maintiennent l’exigence de pensées complexes, souvent hors des modes, parfois prémonitoires et donc incomprises. Ils/Elles admettent l’inconstance : ne pas se répéter indéfiniment, ne pas être le perroquet de soi-même, changer, être mauvais-e et bafouilleux-se...

Le plus terrible reste la construction de soi en dehors de soi. Le plus simple et le plus fréquent reste l’invisibilité --qui n’implique nullement l’inexistence face aux attaques. Parfois l’automédiation apporte involontairement de la matière aux rumeurs. C’est probablement un des aspects les plus violents de l’époque. Sans être célèbre, chacune et chacun peut vivre les écueils de la célébrité : une pollution médiatique, c’est-à-dire des médias qui ne sont plus vecteurs mais acteurs et des personnes qui ne doivent plus seulement faire mais faire-savoir et contrôler les réactions au faire-savoir.

Disons-le, il n’y a pas de bonne solution si on choisit de rester connecté (pour tenter de peser en réseaux). Sur le fond et pour finir ce court panorama, deux points sont essentiels. D’abord, réévaluer l’importance des connaissances. Il faut apprendre à voir comme on apprend à lire. Apprendre à voir suppose d’acquérir des repères en histoire générale du visuel et en méthodes d’analyse, répétons-le.

Ensuite, il faut maîtriser le décryptage du décryptage. Tout le monde décrypte maintenant. Mais cela peut finir dans le délire paranoïaque du complot généralisé. A force de chercher les raisons et les intérêts cachés, s’opère une électrisation de l’hyper-interprétation, une mise en abîme qui sort de tout critère vérifiable. Le déséquilibre se révèle grand ainsi entre des naïvetés abyssales concernant le fait d’être pisté et utilisé par nos connexions –dont beaucoup n’ont pas conscience—et l’hyper-interprétation.

Soi comme média est pourtant devenu une problématique obligée au temps des sociétés de spectateurs-acteurs. Cela aura probablement comme conséquence l’isolement de communautés qui décrocheront (DIRECT !). Cela devrait –du moins quand un objectif de démocratisation de l’information est accepté—donner lieu à des pédagogies prioritaires à tout âge.

La question d’ensemble ne doit donc pas se focaliser sur le vrai ou le faux mais sur l’ensemble des processus de construction des « événements ». Nous sommes partout et en tout temps le centre du monde. Comment le comprenons-nous ? Comment échangeons-nous ? Comment parvenons-nous à assimiler une philosophie de la relativité qui permette d’intégrer d’autres conceptions que la nôtre ?

Apprendre à voir, c’est aussi apprendre à vivre.

Laurent Gervereau